Camille GHARBI ©JGP

Photographe et architecte de formation, Camille GHARBI vit à Paris. Elle fait de la photographie d’architecture, du portrait et développe des projets personnels en lien avec des thématiques sociétales qui lui tiennent à cœur.
Sa démarche, fondée sur une approche documentaire, cherche à interroger l’état du monde en jouant sur la distance et l’esthétique afin de convoquer l’empathie et le sensible.
Camille GHARBI est lauréate du prix Fidal Youth Award 2018, qui promeut la jeune photographie contemporaine.

Preuves d’amour

A l’occasion du Mois des femmes qui se déroule en mars 2020, l’Université de Montpellier expose la série de photographie intitulée « Preuves d’amour » de l’artiste Camille GHARBI.  Il s’agit d’une collection de photos sobres et sans artifices, mettant en scène les objets du quotidien qui ont été utilisés en tant qu’armes lors de féminicides.

« En France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon ou ex-compagnon. Cette information est une statistique relativement stable, qui ressort ponctuellement dans la presse écrite ou audiovisuelle.

Les « drames conjugaux » ou autres « crimes passionnels », ponctuent les rubriques « faits divers » des presses locales avec une constance qui flirte avec la banalité. Quelques lignes, précédées d’un titre laconique, relatent des affaires qui se répètent ou se déclinent. C’est l’histoire d’un homme qui a tiré sur sa femme qui souhaitait le quitter, avant de retourner l’arme contre lui. Ou bien celle d’un autre, qui a poignardé sa compagne dans un « coup de folie », car il la soupçonnait de le tromper.

Des « faits divers » dont la fréquence et le traitement médiatique donnent presque l’impression que la violence conjugale est un phénomène endémique, contre lequel on ne peut pas faire grand chose.
Certains détails glaçants attirent parfois plus particulièrement l’attention des médias, et la nôtre par la même occasion. Comme l’histoire de Marcelle, retraitée, décédée le 2 mars 2017 à l’âge de 90 ans, tuée par son mari à coups de casserole. Ou celle de Thalie, consultante, décédée le 19 août 2017 à l’âge de 36 ans, battue à mort par son conjoint à coups de robinet. Le sordide appelle l’indignation, et soudain, par le truchement de l’objet, la violence d’un acte qui aurait presque pu passer inaperçu prend toute sa dimension.

Ainsi, pour parler de ce sujet à la fois terrible et si commun, j’ai pris le parti de concentrer mon travail photographique sur ces objets du quotidien qui se voient transformés en armes de crimes. Ces artefacts familiers, mis en scène simplement, éclairés par une lumière douce, ne permettent pas de saisir de prime abord la violence des faits auxquels ils font référence. Cette prise de distance impose un temps de réflexion.
Les meurtres de femmes par leur conjoint, compagnons, amant, ou ex, ne sont pas de simples cas isolés qui toucheraient une certaine catégorie de la population.

L’analyse des articles de presse rapportant les décès des 253 femmes qui ont -à ce jour- « succombé aux coups de leur compagnon ou ex » en 2017 et 2016 montre qu’il s’agit d’un phénomène de société qui touche toutes les catégories socio-culturelles, qui peut avoir lieu au sein de couples de tous âges et de toutes professions. Ces drames montrent des similarités trop prononcées pour être anodines : tous surviennent presque systématiquement dans des contextes de couples en crise, sur fond de jalousie et de possessivité exacerbée d’un conjoint sur sa « moitié ».
La récurrence de ces crimes est trop forte pour être fortuite. Elle révèle au contraire une violence genrée dont il est grand temps de prendre toute la mesure. »

Camille GHARBI